Voilà une procédure tout à fait passionnante : l’UMP, simple parti politique, créé
un site consacré aux 40 ans de Mai 68, et dont l’objectif est de diffuser une doctrine révisionniste.
Pourquoi est-ce passionnant ? Parce que, comme le note Badiou, nous sommes là en face de professionnels de la politique qui construisent une vision du monde totale. Un immense méta-discours, capable d’épuiser le réel : économie, société, culture, valeurs… Badiou compare les programmes politiques classiques de la droite, souvent comptables (baisser les charges patronales de x %, le déficit, le trou de la sécu, la dette, le temps de travail…) et le programme sarkozyste, qui propose d’informer l’histoire, de la relire (Mai 68 comme point de fracture du XXème siècle, point avant lequel l’on fantasme un eldorado à jamais perdu, et à partir duquel commence une vaste et totale déréliction). Cette façon d’identifier des points, dans l’histoire, qui fragmentent le temps et génèrent des événements, ça s’appelle de la métaphysique, d’une certaine façon.
La métaphysique UMP, la théorie-monde UMP, propose donc quelque chose qui explose les cadres classiques du programme politique. Voilà l’Histoire, voilà le Temps, voilà le Progrès, voilà le Devenir, voilà le Réel, nous disent Sarkozy et son parti. Deux renversements sont à l’œuvre : primo, la politique ne s’organise plus comme l’hiatus entre une gauche idéologique et romantique et une droite gestionnaire et pragmatique, mais entre une gauche qui aspire à devenir gestionnaire et une droite qui se construit un système idéologique. Secundo, la droite revendique légitimement le rôle de locomotive politique, obligeant la gauche à suivre et à s’adapter ; d’où qu’elle peut prétendre incarner le progrès contre une gauche qui serait conservatrice, la liberté contre une gauche qui serait bureaucratique.
Sur Mai 68, la droite propose une authentique historiographie, une grille de lecture, qui s’articule à un programme politique bien défini. Le slogan phare du site l’illustre parfaitement : “Mai 68 40 ans plus tard : la jeunesse qui bouge a changé de camp“. Le travail idéologique de la droite, très actif et relayé en profondeur, consiste à poser les jalons d’une vaste révision de l’histoire. La gauche est sectaire. La gauche est conservatrice. La gauche est fossilisée. La gauche est réactionnaire. La gauche est liberticide. La droite est en mouvement. La droite défend la liberté, le progrès, la fête, l’épanouissement. “Renversement de toutes les valeurs”, dirait Nietzsche.
Cette ambition révisionniste est, du reste, totalement assumée : “Pendant 3 mois, Benjamin Lancar et toute son équipe vont animer, autour de thématiques liées à la jeunesse des rencontres et des conventions ayant pour objectif de faire bouger les lignes et d’instaurer les conditions d’une véritable « révolution culturelle » à droite.” Il faut établir cette révision : la jeunesse qui a fait Mai 68, aujourd’hui, soutiendrait Sarkozy, toutes les valeurs de Mai 68 sont des valeurs sarkozystes et inversement. Défaire les connotations, les symboliques, et établir la profonde identité entre “jeunesse”, “rébellion”, “liberté”, “mouvement”, “dynamisme”, “progrès” et “sarokzysme”.
L’argumentation, pour autant, n’est pas très bien rodée. Jeune, le sarkozysme ? Libertaire ? Rebelle ? Seulement dans des acceptions très restreintes et modernisées de ces mots. Il est toujours possible de qualifier de “jeune” la politique gérontocratique de Sarkozy ; de même que la Chine se dit “démocratique” ou qu’un plan de licenciements massif s’appelle un “plan social” : les mots, au fond, peuvent à peu près tout le temps s’adapter ; on peut assez facilement qualifier quelque chose de tout et son contraire. C’est tout simplement la “dialectique”. La théorie-monde sarkozyste s’appuie sur une redéfinition réductrice et dialectique de grands thèmes centraux positivement connotés. C’est très bien joué, mais ça reste assez fragile. Quel membre de “UMP Grandes Ecoles” se prend vraiment pour un “rebelle” ? Combien, dans cette association, croient sincèrement, purement et authentiquement, être des “libertaires”, identifiables à “la jeunesse qui bouge” qui fît 68 ?
On peut conjecturer que ces gens ont vraiment le sentiment de “bouger” et de “faire bouger”, d’être des apôtres de la fête et du mouvement - pourquoi pas ! Mais même les néolibéraux, me semble-t-il, savent bien qu’ils ne défendent pas “la liberté”, comme ils le prétendent, mais une liberté, bien circonscrite, qui va d’ailleurs à l’encontre d’autres libertés qui lui sont contradictoires. Il y a une clairvoyance, à droite. Sans quoi ils n’auraient pas besoin de toutes ces machines de guerre révisionnistes pour asseoir la pureté de leur cause.
L’important, c’est de montrer que la “liberté” défendue par l’UMP, le “mouvement”, la “fête”, “l’épanouissement” promus par la droite sarkozyste sont sans commune mesure avec la vraie liberté totale, le vrai mouvement, la vraie fête absolue, l’épanouissement général. Ce n’est pas très compliqué. Il manque à l’UMP la correspondance entre le discours idéologique et le spectacle du monde qu’elle propose : superposez le discours historique de droite aux jeunes UMP des Grandes Ecoles ; il n’y a là pas beaucoup de “liberté”, “d’épanouissement”, de rébellion festive et ravageuse où l’épiphanie des sens fait rage. Il y a plutôt des gens dynamiques, pressés, bien habillés ; dont la mobilité, réelle, est conditionnée par le travail, le respect de la hiérarchie et des impératifs de gestion ; dont le sens de la fête est subordonné à une temporalité bien précise, à un régime économique lourd, et dont l’épanouissement, éjaculé à la face du monde, n’intervient que sous la férule univoque d’une réussite économique, professionnelle et sociale.
Ont-ils l’air heureux comme l’était la jeunesse de 68 ? Peut-être, pour les plus mystiques, qui croient sincèrement à l’entreprise, au travail, à l’argent. Mais il manque à leur existence, pour être comparable à celle des étudiants de l’époque, l’intervention de la violence, du sexe, des expériences d’autonomie, des drogues, des utopies constructives, etc.
Le révisionnisme de l’UMP a ses limites parce que la jeunesse sarkozyste ne connaît pas grand chose de la vie et utilise des définitions restrictives des grands thèmes soixante-huitards ; mais surtout parce que cette jeunesse de Grandes Ecoles n’a absolument aucun ennemi. Riches, fils de riches, dans un pays gouverné par les riches, pour les riches, l’idéologie que l’UMP déploie se heurte à sa propre toute-puissance. Aisément mobilisable face à des fantômes et des fantasmes (syndicats tentaculaires, bureaucratie soviétique, code du travail nord-coréen, etc.), elle supporte difficilement le choc avec une réalité qui fait son lit et qu’elle informe profondément depuis trente ans. Elle suffit, cependant, à faire gagner la droite ; face à une gauche particulièrement faible idéologiquement, et qui prend le chemin de la disparition complète en faisant coïncider “rénovation” avec “droitisation”.